Un Mea Culpa


Forgive me, father probity, for i have sinned.C’est ce à quoi pense Mustapha, en cette matinée du Lundi, alors que les plaines du ‘‘ gharb’’ s’étendent à perte de vue devant ses yeux lors de son trajet en train, Mustapha a  une crise de conscience. Il sent que quelque chose s’est brisée en lui, un rêve, une foi. Il a pêché, envers Dieu, envers l’homme, mais avant tout envers lui-même. Il se sent vil, mesquin, un piètre radoteur sans foi ni scrupule. Toute sa vie, il a prôné, par ses dires et ses écrits, la justice, la bonne conduite, l’intégrité.  Tout cela s’est volatilisé, en l’espace de 5 minutes. Res, non verba, qu’il se dit. Il se sent comme Sénèque, quand on lui adressa le reproche ‘‘ pourquoi tes paroles sont-elles plus courageuses que ta vie ? ’’ et auquel il avait répondu en sommant ses accusateurs de faire comme il dit, non comme il fait.  Il se commémore les dires de Brutus, cerné après le meurtre de César :  »Vertu malheureuse, tu n’es qu’un mot, tandis que moi tenant ta divinité pour réelle, te suivais, toi qui n’étais que l’esclave du destin ».Mustapha n’est pas Sénèque, ni Brutus. Il n’en a pas la science, ni la vertu, et de plus il ne croit pas en la validité de leurs échappatoires. Dans un passé récent, pas plus tard qu’avant les 5 malheureuses minutes, la corruption indignait Mustapha, le répugnait. Il s’en est rendu coupable, presque la tête haute. La peur n’a pas stimulé son acte, au moins pas la première couche de la peur, pas une peur directe, puisque, après tout, toute lâcheté répond à une peur, reste à identifier de qui, de quoi on a peur.

Mustapha conduisait de nuit avec une lampe de ‘‘code ’’ grillée, qu’ il avait oublié de réparer avant d’entreprendre son voyage. Ce jour la, la police avait l’intention de lever les fonds, de remplir ses poches, améliorer ‘‘ la recette’’. Sous d’autres cieux, dans d’autres circonstances, il aurait questionné cette spéculation ; il l’aurait mise sur le compte de la haine de l’uniforme, de l’esprit dérangé  du marocain et son état constant d’indignation végétative par défaut qui voit le mal partout ou  il pose ses yeux. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. C’est un jour néfaste pour son idéologie idéaliste cherchant toujours à extorquer le blanc du fond noir. Aujourd’hui, l’agent avait avoué : ‘‘ je suis navré, mais je suis victime comme vous, je reçois des ordres, mon supérieur m’a intimé de ramasser 9dda w 9dda d’argent, 9dda w 9dda de contraventions  ». Ce genre d’usages n’était pas étranger à Mustapha, il en avait la science par le biais du qu’en-dira- t-on. Mais il y’a loin entre entendre et vivre. L’expérience à cela de cruel qu’elle ancre les réalités amères en vous; elle les grave, à coup d’émotions fortes, d’illusions perdues.

Mustapha se sortira du pétrin sans ‘’ sou férir ’’ et n’aura à être reconnaissant qu’envers ses amitiés l’accompagnant, la téléphonie mobile au pire. Les dires de l’officier ne le consoleront pas, pas plus que les pots-de-vin qu’il verra récolter à la pelle par les policiers. La justice universelle ne lui dit rien qui vaille. Cette illusion est loin derrière lui, du haut ce ses 22 ans. Une parole d’Aristote lui vient à l’esprit ‘‘Je considère qu’il vaut mieux jouer faux sur une lyre mal accordée, mal diriger le chœur que je pourrais  diriger, ne pas être d’accord avec la plupart des gens et dire  le contraire de ce qu’ils disent – oui, tout cela, plutôt que d’être, moi tout seul, mal accordé avec moi-même et de contredire mes propres principes ’’: Voyez-vous, Mustapha a une conscience, qui l’interpelle aujourd’hui. Aujourd’hui, il se demande si cela  vaut la peine de l’avoir, d’avoir des principes dans ce monde aliénateur,  rongé de vice jusqu’à la moelle. Il se sent petit, un 7andala étriqué, l’apparat en lambeaux, s’escrimant contre le béton armé,  avec une cuillère. Un 7andala petit, mais sur-rétréci par sa propre personne, il se dit que  ‘‘ charité bien ordonnée commence par soi-même ’’, il se le disait avant ces terribles cinq minutes, mais il est resté coi quand, ordres supérieurs oblige, on lui a rendu sa carte grise et repris la contravention. Il ne peut s’empêcher de faire l’extrapolation à tous ses concitoyens, sinon la majorité, pour qui la loi ne concerne que les autres, fussent-ils ou non dans leur droit. Arrêté devant un feu rouge, vous hurlez à l’intention du chauffard qui le brûle. Deux pâtés plus loin, c’est vous qu’on hurle dessus. Tant que la loi sera circonstancielle à volonté, tant qu’elle ne sera pas exempte de notre bon vouloir, de notre interprétation, tant qu’on se sentira bête en s’arrêtant à un feu piéton rouge dans une avenue sans voitures, il n’y aura pas de loi,  et l’anarchie continuera.

Ses amis lui reprocheront jusqu’à son désir de faire des détours pour éviter les barrages, comportement déjà aux confins du légitime, et rajouteront que, raisonnant ainsi, il ne survivrait pas dans la forêt peuplée de loups qu’est notre chère patrie. Son ami, dossiers anciens à l’appui, lui décrit une réalité gangrénée ou vous ‘‘mangez et faites manger ’’ sinon vous êtes acculé avec possibilité d’emprisonnement à coups de ‘’coups foirés’’ pour vous évincer. Mustapha ne peut s’empêcher de se rappeler de son ami, l’appelant , du temps de sa jeunesse, et sa candeur, arrivant de la compagne vers la ville, son excessive pudeur qui faisait s’empourprer son visage dès qu’on lui parlait. Son ami lui raconte qu’une fois, parti se faire opérer à Rabat, on avait essayé de lui coller un détournement de fonds qui l’aurait condamné à la perpétuité derrière les barreaux. Son ami en est encore amer, son expérience l’a aguerri. Mustapha acquiese, quoiqu’il ne voie pas le lien sinon que ‘‘le système’’ est pourri, qu’il faut se  faire à son image pour survivre.

Mustapha se rappelle et ne peut s’empêcher de généraliser, encore une fois. Il se dit que tout un chacun, passant des bancs estudiantins et entrant dans les rouages de la fonction, publique ou privée, fût -il de la meilleure essence, encourt le risque certain de se voir pervertir par ‘‘le système’’, ce rouleau compresseur qui balaye tout ce qui se met à son encontre. Mustapha, ému, est poussé à sonder le fin fond de son âme, et interroge sa capacité, si son étoile le faisait esclave de ce ‘‘système’’, à rester intègre, à croire. Mustapha sait que le changement est le premier impératif du progrès, seulement, le peu de chaînes télévisées  qu’il regarde lui a relayé trop de sang versé, trop d’atrocités vécues par ceux qui ont aspiré à un changement radical et instantané. Il ne veut pas de ce changement si c’est à ce prix qu’il faudra le payer. Il ne veut pas de ‘‘fitna’’, et on ne peut pas lui en vouloir. On ne peut pas lui en vouloir de ne pas vouloir être l’héros, le martyr d’une cause dont il peine à entrevoir l’issue, recluse derrière les ténèbres des consciences mortes, des chafouines manipulations des masses, des médias en mode ‘‘ kari 7enkou’’, etc. Mustapha veut bien croire en les petits changements qui s’opèrent hic et nunc, et ces nouveaux ministres aux anecdotes on ne peut plus prometteuses. Seulement, il a été déçu trop de fois , et trouve de la difficulté à croire, croire qu’un avenir meilleur attend sa patrie, croire que ce ne sont pas uniquement des ‘‘ seb3 yyam del bakour’’, du tape-à-l’œil mesquin. Il se résigne à attendre, et espérer que les choses continuent à s’améliorer. Il se promet qu’au futur il révisera toujours l’état de sa voiture avant de sortir, qu’il ne se laissera plus séduire par la  corruption, et espère qu’il aura la force de ses convictions et la pérennité de celles-ci face aux aléas de la vie, que les vicissitudes de la providence ne l’alièneront pas, qu’il restera, jusqu’à ce que la mort les sépare, uni, égal à ses principes…

Le train s’arrête, Mustapha  descend et se mêle à la foule. La vie reprend son cours, avec sa pesante normalité. Quoique la fâcheuse tournure des évènements de la veille, quoique son crime, Mustapha ressent, derrière son amertume, un bonheur secret, que, mystifié par sa honte, il s’avoue à demi. Quelque chose s’était passée, qui l’avait secoué, qui avait dérogé au quotidien oppressant d’apathie et de routine, qui avait un sens. Hélas, ce sentiment ne durera pas, bafoué par les petitesses d’une vie normale, auxquelles rien ne résiste, même les meilleurs moments de transport, même les meilleures résolutions…

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